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La gravure & la lithographie :

litho fevesL'impression à plat

Inventée en 1796 par l'Autrichien Aloys Senefelder, la lithographie n'est pratiquée en France que depuis le début du XIXe siècle. Ses techniques ressemblent à celles du dessin sur papier. L'artiste dessine avec un crayon gras sur une pierre calcaire épaisse, de grain très fin. Cette pierre est ensuite soumise à l'action d'un mordant léger (solution acidulée), qui fixe le dessin et rend le calcaire perméable à l'eau dans ses parties non couvertes par le crayon gras. La pierre est alors humectée d'eau (les surfaces nues du calcaire humide refusent l'encre), l'encre d'impression est passée à l'aide d'un rouleau et ne se trouve retenue qu'aux endroits où la composition est dessinée. Celle-ci est alors reproduite sur une feuille de papier lisse, appliquée et pressée sur la pierre.

 
De la xylographie à l'imprimerie

Avant la découverte de l'imprimerie en caractères mobiles (1455), le bois gravé permettait déjà au livre populaire d'exister. Des compositions gravées avec une part de texte sur une planche appelée xylographie, ou tabellaire, une fois reproduites sur papier et assemblées, permirent la parution de livrets xylographiques. Une quarantaine de titres nous sont connus, dont l'Apocalypse (milieu du XIIIe siècle) et l'Ars minor (vers 1495-1500) de Donat, grammairien latin (IVe siècle apr. J.-C.) dont les manuels, ou "donats", sont considérés au Moyen Âge comme une référence.

Au fur et à mesure que la typographie se répand et se perfectionne, accompagnant, à la fin du XVe siècle, l'exaltation des arts plastiques, l'illustration se propage, et des écoles nationales apparaissent un peu partout en Europe. Mais les cadres traditionnels restent difficiles à briser, tout particulièrement en France. Aucun graveur ne saurait y être comparé à Martin Schongauer ou à Andrea Mantegna - qui, ne limitant pas leur talent à la gravure sur bois, se posent en initiateurs du burin -, aucune illustration de livre français, malgré l'ornementation du Livre d'heures (1488) de Jean Dupré, ne pourrait rivaliser avec celle du Songe de Poliphile, imprimé à Venise en 1499, par Alde Manuce. Au XVIe siècle, une transcription fort habile des bois gravés de ce livre sera éditée en France (1546). Les gravures qui ornent l'édition française du Songe sont attribuées à divers artistes, parmi lesquels Geoffroy Tory (1480-1533), Jean Cousin le Père (vers 1490-vers 1561) et Jean Goujon (vers 1501-vers 1654-1659). L'influence de l'Italie est pourtant partagée avec celle de l'Allemagne, qu'un événement considérable ne tardera pas à rendre prépondérante. Il s'agit de la publication à Lyon, en 1538, par les frères Trechsel, des extraordinaires compositions de Holbein le Jeune, les Historiarum veteris instrumenti icones et les Simulachres et historiées faces de la Mort, très probablement gravées sur bois par Hans Lützelburger.

L'essor de la taille-douce

Appliquée à l'illustration du livre, la taille-douce, ou gravure en creux (burin), a des origines presque aussi anciennes que les bois en relief; elle apparaît en Allemagne à peu près en même temps qu'en Italie, d'où proviennent les plus célèbres des incunables gravés en creux sur métal. Si la paternité de la taille-douce, attribuée par Vasari à l'orfèvre florentin Maso Finiguerra (vers 1426-1464), reste douteuse, il est certain que, dès 1477, Botticelli a lui-même dessiné les planches - peut-être gravées par Baccio Baldini - d'un très beau livre: Il Monte Sancto de Dio.

L'Apocalypse, texte accompagné de grandes planches sur lesquelles Jean Duvet travaille de 1546 à 1555, évoque par le métier Mantegna et les maîtres italiens. Les gravures de Duvet représentent pourtant un réel progrès par rapport à celles que comporte le seul ouvrage illustré au moyen de la taille-douce et publié en France durant le XVe siècle: les Sainctes Pérégrinations de Ihérusalem, édité à Lyon en 1488.

Toutefois, alors que, en Allemagne, Albrecht Dürer s'impose avec la perfection des œuvres gravées entre 1492 et 1526 - dont la leçon sera comprise par Hans Baldung, les frères Beham, et Aldegrever -, mis à part le Pinax iconicus (1556, Lyon), recueil de planches gravées par Pierre Woeiriot, il faut attendre l'année 1566 et les efforts d'un imprimeur français établi à Anvers, Christophe Plantin, pour voir la technique de la taille-douce se propager en Europe et, avec elle, le goût de l'illustration au moyen de la gravure en creux. Tandis que, aux Pays-Bas, Lucas de Leyde rivalise de talent avec un Jérôme Cock, lequel établit la transcription gravée de l'œuvre de Bruegel, en France, l'une des plus remarquables réalisations de la gravure du XVIe siècle est le frontispice du Discours de la momie (1582), d'Ambroise Paré, dont le portrait est gravé au burin par Étienne Delaune, artiste animé de rigueur et de clarté, à l'opposé de Jean Duvet.

L'âge classique

Au XVIIe siècle, la gravure sur cuivre éclipse totalement la gravure sur bois. Le burin est d'abord seul employé, jusqu'à ce que Jacques Callot rapporte d'un voyage en Italie les procédés d'une technique plus souple: l'eau-forte. Les maîtres graveurs du temps, Abraham Bosse (Traité des manières de graver en taille-douce, Paris, 1645), Claude Mellan (frontispice d'après Poussin pour les œuvres de Virgile, Paris, 1641), François Chauveau (illustrations pour les Délices de l'esprit, de Jean Desmarets), n'hésiteront pas à combiner les deux procédés.

Comme la presse destinée à la taille-douce ne peut servir à l'impression du texte, l'imprimeur se trouve dans l'obligation d'exécuter un double tirage. C'est pourquoi l'illustration des livres au XVIIe siècle reste une "parente pauvre" de l'estampe. Jacques Callot n'a guère illustré que trois livres, dont le Combat à la barrière (1627), de Humbert. Pour les mêmes raisons, Robert Nanteuil, le plus célèbre graveur français de la seconde moitié du siècle, exécute plus de portraits pour l'estampe sur feuille volante que de portraits frontispices (Portraits de Chapelain et du duc de Longueville, auteur et dédicataire du livre la Pucelle, 1656). Le classicisme marque son œuvre, comme il marque la manière de Sébastien Le Clerc (Traité de géométrie, 1669), par ailleurs si proche de Callot.

 

Le XVIIIe siècle ou l'art de la séduction

Tandis que, en Italie, le prestige de l'estampe se rattache aux noms de Canaletto, des Tiepolo père et fils, de Piranèse (les Prisons) , tandis que, en Angleterre, William Hogarth dresse à travers ses scènes de genre, peintes mais aussi gravées, un tableau ironique de la société de son temps, aucun graveur original du XVIIIe siècle français ne fait preuve d'une personnalité approchant celle de Callot ou de Nanteuil. Les moyens ne sont pas directement en cause: en dehors de la gravure sur bois, qui ne se maintient, notamment avec les œuvres de Jean-Michel Papillon, que dans l'ornementation des éditions courantes, la taille-douce demeure la seule technique de gravure employée pour l'illustration, de la vignette au bandeau en passant par le fleuron de titre, le cul-de-lampe et la planche hors texte. Pourtant, si le tempérament de la plupart des illustrateurs français ne les porte pas à devenir des artistes de très grande envergure, ils n'en visent pas moins, au-delà du métier, à une perfection que certaines règles et le format des livres de l'époque ne permettent pas toujours d'atteindre aisément. L'objectif a changé: il s'agit maintenant, avant tout, de plaire, et le livre illustré, à partir de 1734, connaît en France sa grande époque. Une technique éblouissante et beaucoup de fantaisie servent de beaux textes: Laurent Cars, d'après Boucher, grave les œuvres de Molière (1734), Gravelot illustre Corneille (1764) et Racine (1768), Eisen dessine pour les Contes et Nouvelles de La Fontaine, Moreau le Jeune et Le Barbier gravent les œuvres de Jean-Jacques Rousseau (1774-1783). L'engouement du public pour les livres à vignettes est tel que bien des ouvrages sans mérite littéraire particulier deviennent prétextes à de très riches ornementations. Un artiste de la valeur de Charles Nicolas Cochin, dit le Jeune, exécute des cuivres pour l'Abrégé chronologique de l'histoire de France jusqu'à la mort de Louis XIV, d'Hénault (1768), tandis que le maître graveur de la fin du siècle, Pierre Clément Marillier, se surpasse dans l'illustration des Fables d'un écrivain médiocre, Dorat.

Délaissée depuis le XVIe siècle, la polychromie est remise à l'honneur, entre autres par Debucourt (la Promenade publique, 1787), tandis que Pierre Philippe Choffard exécute ses "petites estampes", programmes de fêtes, entrées de bal. Mais c'est la publication en Espagne, en 1799, des quatre-vingts planches des Caprices de Goya — lequel, avec une parfaite maîtrise de l'eau-forte et de l'aquatinte, stigmatise la société de son temps à travers des mises en scène fantastiques — qui incitera les graveurs du siècle suivant à toutes les audaces.

Innovations techniques et romantisme

L'esprit romantique conduit les graveurs à créer d'autant plus librement qu'ils disposent maintenant d'un nouveau mode d'expression n'exigeant qu'un court apprentissage, la lithographie, introduite en France dès 1802 et dont la pratique se généralise à partir de 1816. Les artistes français, quelle que soit leur technique de prédilection, en même temps qu'ils découvrent les grands auteurs étrangers, Shakespeare, Byron, Walter Scott, entreprennent d'illustrer leurs œuvres. Avec ses dix-sept lithographies pour le Faust de Goethe (1828), Delacroix réalise le premier "livre de peintre". La lithographie permet à Bonington, Isabey, Géricault ou Dauzats d'enrichir brillamment les Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France, publication commencée en 1820 et poursuivie jusqu'en 1878. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la lithographie suscitera l'engouement de nombreux artistes, de Degas à Steinlen, mais peu sauront faire passer dans cette technique l'essentiel de leur personnalité comme Toulouse-Lautrec ou Odilon Redon.

D'autre part, l'art de la gravure sur bois, si délaissé depuis la Renaissance, connaît un véritable renouveau grâce à une innovation technique qui va révolutionner l'illustration: le bois debout. Thompson grave des vignettes pour le Rabelais de l'édition Desoer, Tony Johannot exécute huit cents bois pour les œuvres de Molière (1835), Meissonier grave ses scènes de genre sur acier et sur bois, Huet et Johannot illustrent le Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, édité en 1838 par Curmer.

Par contrecoup, l'eau-forte se voit négligée. Seuls Célestin Nanteuil et les frères Johannot lui consacrent une part de leur activité. C'est Whistler qui, en 1875, répondant à une commande de la Fine Art Society of London, rompra avec les traditions maintenues par les graveurs de son temps: il réalise, à l'eau-forte et à la pointe sèche, une cinquantaine de vues de Venise, par petites tailles courtes et indisciplinées, façon de traiter le cuivre à l'opposé de la minutieuse gravure de reproduction, et à rapprocher de l'impressionnisme. Si Daumier et Gavarni, contrairement à Devéria, donneront plus d'œuvres à la presse qu'au livre, de 1852 à 1883, plus de cent vingt volumes, en majorité illustrés à l'aide du bois, consacrent la virtuosité et l'invention de Gustave Doré.

Enfin, le renouveau du bois gravé est assuré par des artistes aussi divers que William Morris, précurseur de l'Art nouveau, Gauguin, qui grave ses scènes tahitiennes sur bois de fil, ou le Norvégien Edvard Munch, qui, à travers la stylisation puissante de ses gravures, exprime une vision tragique du monde.

Le XXe siècle : gravure et bibliophilie

Au cours du premier quart du XXe siècle, le travail de Munch trouve des prolongements dans celui d'expressionnistes comme Emil Nolde, Kirchner, Mueller ou Franz Marc, auteurs de nombreuses estampes, la plupart gravées sur bois. Ce matériau permet, autant que le cuivre ou la pierre, aux artistes du XXe siècle de mettre en valeur des textes anciens ou modernes: Pierre Bonnard illustre Verlaine (cent neuf lithographies pour Parallèlement, édité par Vollard en 1900), Maillol exécute quarante-neuf bois pour Daphnis et Chloé (1937), tandis que l'éditeur d'art suisse Albert Skira commande à Matisse vingt-neuf eaux-fortes pour accompagner les Poésies de Mallarmé (1932), à Picasso trente plaques pour les Métamorphoses d'Ovide (1931), et à Derain les planches en couleurs d'un nouveau Pantagruel (1946). D'autres peintres comme Fernand Léger, Miró, Giacometti, André Masson, Fautrier, Vieira da Silva contribuent à la création de livres remarquables par la typographie, la mise en pages et surtout la gravure, à laquelle s'essaient de très nombreux artistes du XXe siècle, d'Arp à Kupka, d'Ernst à Dalí.

Comme les bibliophiles ont découvert la beauté et la très grande valeur commerciale de ces ouvrages, notre temps, dans sa diversité, est aussi devenu celui des grands "livres de peintres".

Source : Hachette