user_mobilelogo

L'enluminure :

enluminre romaneOrnementation (illustration, lettre, etc.) peinte ou dessinée qui orne les anciens manuscrits. À cette époque, l'enluminure servait de complément au récit. (On lui a substitué peu à peu le terme de miniature qui recouvre, en fait, des acceptions différentes). L'enluminure (du latin illuminare, «mettre en lumière» et, par extension, «embellir») est presque toujours liée à un manuscrit, dont elle forme l'ornementation. Le synonyme le plus proche, «miniature», dérivé du latin miniatus («enduit de minium»), s'applique littéralement au tracé à la peinture rouge de certaines lettres initiales ou à l'esquisse préalable à la mise en place des couleurs. Une confusion avec minutus («diminué») lui a donné le sens de «peinture de petite taille». Sauf exception, l'enluminure est, comme le manuscrit, réalisée dans des ateliers spécialisés, le plus souvent monastiques, les scriptoria. Bien que la pratique en ait été développée au cours de l'Antiquité et qu'il existe une enluminure islamique ou juive, c'est le Moyen Âge chrétien qui a produit les œuvres les plus remarquables.

Le monde antique

Les œuvres païennes, rares, ne permettent guère d'apprécier l'enluminure antique. On sait cependant par quelques fragments conservés que l'Égypte, comme Rome à sa suite, a d'abord pratiqué l'enluminure sur rouleau de papyrus (volumen). La grande innovation intervient dès le IIe siècle après J.-C. avec l'invention du codex – le livre d'aujourd'hui – et l'emploi d'un nouveau matériau, plus résistant, le parchemin. Les quelques manuscrits païens des Ve et VIe siècles qui nous sont parvenus et certaines copies tardives sont pour la plupart des éditions de textes littéraires comme l'Iliade ou l'Énéide ou d'œuvres scientifiques comme le De materia medica de Dioscoride (copie du VIe siècle). Généralement, les images, étroitement liées au texte, dans lequel elles s'insèrent en bandes horizontales, illustrent les scènes majeures du récit.

4457-60À partir de la fin du IVe siècle, dans le cadre du nouvel empire chrétien, se développe la première enluminure religieuse. Les nombreuses copies médiévales, tant byzantines qu'occidentales, permettent une bonne approche générale de cette production. Celle-ci concerne pour l'essentiel des éditions complètes ou partielles de la Bible. De l'Ancien Testament sont plus particulièrement illustrés la Genèse et le Livre des Rois, ainsi que les Psaumes; et, du Nouveau Testament, les Évangiles et l'Apocalypse de saint Jean. Dans les textes narratifs, on privilégie l'illustration littérale par des séries de vignettes insérées dans le texte et soulignant les faits marquants du récit (330 dans la Genèse de Cotton, du Ve siècle; près de 200 dans la Genèse de Vienne, du VIe siècle). Pour les psaumes, c'est l'expression du message symbolique qui est recherchée. Dans les recueils d'Évangiles, on voit apparaître en outre le portrait en pleine page des évangélistes, selon le type du portrait d'auteur de l'Antiquité, comme dans les Évangiles de Rossano (VIe siècle) ou dans ceux de saint Augustin (VIe siècle). En Orient, ces formules seront reproduites, sans grandes transformations autres que stylistiques, jusqu'à la fin de l'Empire byzantin. Si certaines œuvres de prestige ont dû être réalisées dans des centres impériaux, on suppose que le développement des monastères a rapidement fait d'eux les lieux principaux de production.

Le haut Moyen Âge

Malgré la disparition de l'Empire romain d'Occident à la fin du Ve siècle et l'installation des royaumes barbares, l'expansion du christianisme en Europe occidentale permet la diffusion des manuscrits et la naissance de styles régionaux. L'Italie et l'Espagne perpétuent les traditions paléochrétiennes malgré la présence des envahisseurs lombards et wisigoths. L'Europe du Nord développe un art original, dont la diffusion va s'opérer à partir de l'Irlande vers l'Angleterre puis vers le continent grâce à la ferveur missionnaire du christianisme insulaire. La Gaule reste un carrefour ouvert à tous les apports extérieurs. Les innovations majeures sont élaborées en Irlande, seule terre, avec l'Écosse, à ne pas avoir été conquise par les Romains. L'apport de manuscrits enluminés venant du monde méditerranéen et la nécessité de les recopier pour diffuser les textes saints n'entraînent que peu de changements dans les pratiques artistiques locales. Les décors traditionnels celtiques s'adaptent à la nouvelle fonction religieuse dans des manuscrits produits pour l'essentiel à la fin du VIIe siècle et au VIIIe siècle. L'ornementation consiste surtout en de savantes combinaisons de spirales et d'entrelacs, parfois animaliers (ces derniers résultant d'un apport germanique lié à l'invasion anglo-saxonne en Angleterre). On note un goût prononcé pour de grandes compositions abstraites, parfois ornées d'une croix – les «pages tapis» –, et une évidente réticence à représenter la figure humaine. Lorsque celle-ci est indispensable (portrait des évangélistes ou représentation de l'homme ailé, symbole de Matthieu), l'artiste s'emploie à lui ôter tout réalisme et à la décomposer en éléments géométriques. Chaque texte s'ouvre en outre sur une grande initiale ornée, invention irlandaise dont le Moyen Âge fera un grand usage. On conserve plusieurs recueils d'Évangiles, seul texte à être illustré, dont les plus célèbres sont le Livre de Durrow (vers 680), le plus ancien, le Livre de Lindisfarne (vers 700), réalisé dans le nord de l'Angleterre, et surtout le Livre de Kells (vers 800), dernière œuvre majeure avant la période sombre marquée par les invasions vikings du IXe siècle. En Gaule, la production est plus diverse. Les sources méditerranéennes se mêlent plus ou moins aux apports insulaires. L'initiale ornée, parfois historiée, devient de règle comme dans deux manuscrits de la fin du VIIIe siècle, le Psautier de Corbie et le Sacramentaire de Gellone.

Le renouveau artistique qui accompagne l'œuvre de centralisation et de restauration de Charlemagne ne fait pas disparaître pour autant les courants traditionnels comme l'école franco-insulaire du nord de la France, mais tend à imposer dans des ateliers proches de la cour un retour aux sources antiques, comme dans l'Évangéliaire de Charlemagne , dit aussi de Godescalc (781-783). On y décèle des apports paléochrétiens ou orientaux et, notamment dans le portrait du Christ, une première tentative de figurer la troisième dimension. Mais la véritable mutation s'opère à partir de 800, dans le cadre de l'école palatine d'Aix-la-Chapelle, avec la production d'images illusionnistes réalisées selon les techniques de la perspective antique et une riche palette colorée, comme dans les Évangiles du couronnement (vers 800) et ceux de Saint-Médard-de-Soissons (vers 805). Au cours du IXe siècle, d'autres centres prennent le relais, toujours liés aux souverains ou à leur entourage; les écoles de Reims, de Metz et de Tours conservent une production de luxe dépendant essentiellement des commandes royales ou impériales, principalement celles de Charles le Chauve, dont le portrait figure dans plusieurs manuscrits (Bible de Vivien, vers 846). Voisinant avec les riches enluminures en pleine page, les grandes initiales irlandaises décorées d'entrelacs restent de règle. Avec l'affaiblissement du pouvoir carolingien dans le dernier quart du IXe siècle disparaît cet art de prestige, mais son apport sera déterminant dans la naissance des écoles romanes.

L'époque romane

Après le démantèlement de l'Empire carolingien, de brillantes écoles artistiques se développent en Allemagne, dans le cadre de l'Empire ottonien. Se voulant les successeurs des Carolingiens, les souverains de la nouvelle dynastie commandent des copies d'œuvres du IXe siècle et se font volontiers représenter trônant, à l'imitation de Charles le Chauve. On assiste toutefois à une importante transformation stylistique: le mariage d'Otton II avec une princesse byzantine, Théophano, permet un apport important d'œuvres et d'artistes orientaux; si les couleurs restent riches et nuancées, l'art illusionniste est abandonné au profit d'images en deux dimensions dans lesquelles des personnages au modelé simplifié se détachent sur un fond abstrait, souvent doré. Les œuvres sont produites dans d'importants centres monastiques comme Trèves, Echternach, Cologne, Ratisbonne, Fulda ou le scriptorium de Reichenau, sur le lac de Constance, qui produit le Codex Egberti (vers 980; livre d'Évangiles illustré de scènes de la vie du Christ), les Évangiles d'Otton III (998) et l'Apocalypse de Bamberg (an 1000).

Un même apport de manuscrits est à l'origine de l'enluminure anglo-saxonne d'Angleterre du Sud, autour de Cantorbéry et de Winchester. Un manuscrit carolingien de l'école de Reims, le Psautier d'Utrecht (vers 823), est recopié et ses dessins à la plume sont transcrits avec des encres de couleur. Ce style linéaire se combinera, dans le cadre de l'école de Winchester, avec d'autres influences carolingiennes, celles des écoles de Metz (foisonnant décor d'acanthes des encadrements) et de Reims. Cet art aux multiples couleurs savamment contrastées se retrouve dans le Pontifical de l'archevêque Robert, le Sacramentaire de Robert de Jumièges (début du XIe siècle) et l'Évangéliaire de Grimbald (vers 1025).

detail enluminure 3or 2En Espagne du Nord, dans les petits royaumes chrétiens, comme celui de Léón, se développe aux Xe et XIe siècles la peinture dite «mozarabe»; le style des images, de tradition paléochrétienne, y est nettement métissé par l'art musulman. Les livres sont soit des bibles soit des éditions de l'Apocalypse accompagnées de commentaires, comme ceux du moine Beatus. Les enluminures en pleine page violemment colorées sont traitées en deux dimensions et les figures schématiques sont juxtaposées sur un fond abstrait composé de bandes colorées. Le Beatus de Gérone (975) donne un bon exemple de cette production, mais le plus riche, le plus tardif aussi, est l'Apocalypse de Saint-Sever, réalisé dans le sud de la France vers 1030.

Avec l'expansion monastique des XIe et XIIe siècles, liée notamment à la fondation d'ordres nouveaux comme les Cisterciens, la production et la diversification des manuscrits enluminés s'accroissent considérablement. Outre les Évangiles, psautiers et apocalypses se multiplient les éditions de textes des Pères de l'Église et les vies de saints. Mais les grandes bibles, abondamment illustrées, restent les œuvres marquantes de cette période: Bible du Panthéon (exécutée à Rome vers 1025), de Stavelot (1097) ou de Winchester (vers 1150-1180).

Alors que le style roman devient international, les idées de renaissance sont abandonnées, même si les traditions antiques ne disparaissent pas toutes. La volonté d'exprimer le divin exclut toute recherche réaliste. Fortement marquées par le style byzantin, les images restent plates et les personnages, au modelé stéréotypé, se détachent souvent sur un fond abstrait. Cependant la diversité artistique reste de règle, et les scriptoria, qui se multiplient, développent souvent des styles originaux.

Dès la fin du XIIe siècle s'opère un changement fondamental: les moines perdent l'exclusivité de la réalisation des livres et de leur décor, alors que des ateliers laïcs se développent dans les centres urbains. Aux XIIIe et XIVe siècles, grâce à l'appui du roi et à la présence d'une puissante université, Paris devient le premier centre européen de production d'enluminures. D'autres centres se développent à Londres, Gand, Bologne, Oxford. Bien que les peintres travaillent toujours pour l'Église, la majorité des commandes provient désormais des laïcs: bibles expurgées, livres d'heures et luxueuses commandes royales, du Psautier de Saint Louis (1253-1270) à celui de Saint Louis et Blanche de Castille (vers 1250). Avec la «librairie» de Charles V apparaît le goût pour la collection des manuscrits enluminés.

Au cours des XIIIe et XIVe siècles, on note une nette évolution stylistique. L'art du XIIIe siècle reste dans la tradition de l'époque romane; cependant les personnages, plus élégants, au modelé moins schématique, se détachent encore souvent sur des fonds abstraits. Au XIVe siècle, les représentations deviennent plus réalistes dans les œuvres de Jean Pucelle (Heures de Jeanne d'Évreux), avec une ébauche de perspective dans les scènes d'intérieur. Dans la seconde moitié du siècle apparaissent les arrière-plans paysagers. Parallèlement se développe le foisonnant décor des marges, peuplées de feuillages, d'animaux et de grotesques, qui se développera au siècle suivant. Au XVe siècle, les commandes aristocratiques ou bourgeoises se multiplient, avec une prédilection marquée pour les livres d'heures réalisés par de grands artistes laïcs. Les frères de Limbourg réalisent, vers 1413-1416, les Très Riches Heures du duc de Berry , où l'on constate une renaissance de l'art du paysage, désormais fondé sur l'observation de la réalité contemporaine. De grands peintres de chevalet sont également enlumineurs, comme Simon Marmion, les frères Van Eyck et Jean Fouquet, à qui l'on doit les Heures d'Étienne Chevalier (1452-1460) et une copie des Grandes Chroniques de France (vers 1460). Ses œuvres révèlent nettement les enseignements de la Renaissance italienne dans la conception tridimensionnelle de l'espace. La perspective lui permet de suggérer un espace structuré tant dans les paysages que dans les scènes d'intérieur.

L'invention de l'imprimerie et l'emploi du papier annoncent le déclin de cet art manuel dont la pratique est longue et minutieuse, mais le manuscrit enluminé restera apprécié durant tout le XVIe siècle comme objet de luxe, notamment pour certaines œuvres profanes, historiques ou littéraires, ou à usage religieux privé, comme pour les Heures de Maximilien Ier, dues à Albrecht Dürer. L'enluminure s'éteindra tout à fait en Europe au XVIIe siècle, mais restera un art éminent en Turquie, en Inde, et en Perse.

Source : Hachette